Ma grand-mère maternelle s’appelait Jeanne Poirier, mais nous ses petits-enfants, l’appelions simplement « Mamie de Paris ».
Enfance
Elle vit le jour le dimanche 12 juillet 1914 à Paris, dans le 8è arrondissement à l’hôpital Beaujon. Ses parents, Joseph Poirier et Jeanne Richard, y étaient tous deux infirmiers.
Elle est l’une des rares personnes de ma famille maternelle à ne pas être née à Comblessac car ses parents étaient « montés à Paris », comme on disait alors…
Cependant, suite à la déclaration de la première guerre mondiale à peine un mois après sa naissance, elle y passa les 4 premières années de sa vie (1914-1918), au village de la Cocardais, chez ses grands-parents maternels : Joseph Richard et Marie-Joseph Tricault.
C’est sa grand-mère qui fait le voyage à Paris début août 1914, pour venir la chercher. Elles repartent toutes les deux par le dernier train de voyageurs qui quitte la capitale enfiévrée par les préparatifs de la guerre.
Arrivées à Guer, c’est un voisin cultivateur, M. Bigot, qui les ramènent à Comblessac, en voiture à cheval, au son du tocsin de la mobilisation générale.
Au village de la Cocardais, plusieurs personnes s’étaient réunies pour les attendre et alors que tous admiraient le bébé, Jeanne se mit soudainement à tousser et à avoir une respiration sifflante, devenant toute rouge. Une des personnes présentes, Marie Tricault, eu l’idée de passer son doigt dans sa gorge et en retira un amas de lait caillé qui l’empêchait de respirer…
Il s’en était fallu de peu que l’histoire s’arrête là…
De ces premières années à Comblessac, Jeanne ne gardait que peu de souvenirs, très flous, hormis celui de courir et de monter sur une butte de terre pour dire « au revoir » à son père qui repartait, après une courte visite.
Jeanne à Comblessac, 1918.
Après la guerre, Jeanne grandit à Paris, dans le 17ᵉ arrondissement, au 114 rue des Moines.
Fille unique, elle se sent souvent très seule. Ses parents ne disposent que d’un seul jour de congé fixe par semaine, ce qui rend son quotidien silencieux et solitaire.
Chaque mercredi, Jeanne va déjeuner chez son parrain et sa marraine. Ils vivent dans la même rue, au n°111, et représentent
pour elle un refuge chaleureux et rassurant.
Lampe à bec de gaz
Après la guerre, Jeanne grandit à Paris, dans le 17ᵉ arrondissement, au 114 rue des Moines.
Fille unique, elle se sent souvent très seule. Ses parents ne disposent que d’un seul jour de congé fixe par semaine, ce qui rend son quotidien silencieux et solitaire.
L’hiver est une période particulièrement difficile. Lorsqu’elle rentre de l’école, la nuit est déjà tombée. Elle arrive seule dans l’appartement plongé dans le noir, la peur l’étreignant. Pour y voir clair, elle doit
monter sur la table de la salle à manger afin d’allumer la lampe à bec de gaz.
L’hiver est une période particulièrement difficile. Lorsqu’elle rentre de l’école, la nuit est déjà tombée. Elle arrive seule dans l’appartement plongé dans le noir, la peur l’étreignant. Pour y voir clair, elle doit
monter sur la table de la salle à manger afin d’allumer la lampe à bec de gaz.
Chaque mercredi, Jeanne va déjeuner chez son parrain et sa marraine. Ils vivent dans la même rue, au n°111, et représentent
pour elle un refuge chaleureux et rassurant.
Ses parrains et marraines, Marie-Joseph Richard et Julien Bahon.
Jeanne passe tous ses étés chez ses grands-parents maternels et dira que ces souvenirs furent les plus heureux de sa jeunesse. Elle se réveillait au chant du coq, buvait du lait fumant qui venait d’être trait, car ils avaient 2 vaches et, par dessus tout, elle y retrouvait des jeunes de son âge, en menant les bêtes aux prés. Au mois de septembre, ses parents l’y rejoignaient en side-car et son père s’adonnait à la chasse, activité à laquelle il excellait.
Maison de ses grands-parents, au village de la Cocardais, à Comblessac. A gauche la maison, à droite l’écurie.
En 1928, elle a tout juste 14 ans lorsque son père est nommé surveillant de pharmacie à la « maison Dubois », rue du faubourg St Denis. Ce nouveau poste lui donne droit à un appartement de fonction avec le chauffage central, une grande cuisine, et c’est la première fois que Jeanne a sa propre chambre !
En revanche, il n’y a pas de salle de bain et les toilettes sont sur le palier. Mais la vue est beaucoup plus agréable que celle de l’appartement rue des moines.
Malheureusement quelques mois plus tard, son père, Joseph, commence à cracher du sang. Après plusieurs examens, le diagnostique tombe : tuberculose. A l’époque, comme dans le cas de nombreuses maladies, on conseille aux gens de partir se reposer au grand air. Il part alors à Comblessac se reposer quelques semaines. Il fera par la suite plusieurs allers-retours, ne restant jamais très longtemps à Paris.
En novembre de la même année, Jeanne fait une péritonite. Bien qu’elle soit entourée de médecins, le diagnostic est mal posé. A l’hôpital Dubois où travaille sa mère, l’interne qui la voit croit d’abord à une jaunisse ! Devant l’intensité de ses douleurs abdominales, sa mère, fait appel au chef de service qui préconise de mettre de la glace ! Lorsqu’elle demande si elle ne devrait pas voir un chirurgien, ce dernier lui répond « si vous voulez » ! Enfin, après avoir longuement insisté, Jeanne est enfin examinée par un chirurgien qui, catastrophé par son état, refuse une opération qu’il juge sans espoir.
C’est finalement le Dr René Jacquemaire, petit-fils de Clémenceau, qui accepte de l’opérer, tout en prévenant sa mère qu’il n’ y a qu’une chance sur cent pour que Jeanne s’en sorte ! Après trois mois entre la vie et la mort, elle survie miraculeusement, grâce à lui. Elle rejoint alors son père à Comblessac pour sa convalescence. Tous deux s’installent chez Julien Bahon (le parrain de Jeanne), qui lui, est atteint de tuberculose intestinale. Ils vivent ensemble dans le bourg, en attendant l’achèvement de leur maison, « La Vigne Renard », située à quelques centaines de mètres. Elle sera terminée en janvier 1933.
Etudes et vie professionnelle
Avec tous ces allers-retours, Jeanne a été déscolarisée et a pris du retard dans ses études alors, au cours d’un hiver qu’ils passent à Paris, elle suit des cours à l’école Pigier. Elle y obtient un diplôme de dactylographie et de comptabilité.
Son père décède à Comblessac le 02 janvier 1934 et Jeanne revient vivre définitivement à Paris avec sa mère. Elle a 20 ans. (Son parrain est lui aussi décédé, le 11 février 1933). Elle cherche alors du travail mais le chômage est déjà très présent à cette époque et elle ne trouve rien qui corresponde à ses diplômes. Elle se fait embaucher chez des personnes de sa connaissance qui tiennent un commerce de fleurs, et fait, en parallèle, une demande pour entrer dans les hôpitaux. Elle est convoquée le 10 juillet 1934 mais elle fait une « angine de Vincent » (angine ulcéreuse), avec 41° de fièvre et ne peut s’y rendre. Elle ne pourra se représenter que l’année suivante.
Elle commence le 13 mai 1935 à l’hôpital Paul Brousse puis à Lariboisière et suit en même temps des cours du soir pour devenir infirmière. Elle obtient son diplôme, et arrive même première de la promotion. Elle est alors nommée à l’hôpital Dubois où travaille encore sa mère.
Photo : Jeanne Poirier assise, sa mère Jeanne Richard debout
Lors d’une visite à sa marraine, elle rencontre son futur mari, Joseph Daniel, lui aussi originaire de Comblessac. Ils s’y marient quelques mois plus tard, le 08 juin 1937. Elle a presque 23 ans.
Ils s’installent tous les deux dans un appartement du 10ème arrondissement de Paris, rue Cail.
1938, une année noire
L’année 1938 est sombre pour la France. L’inquiétude monte dans le pays, et les tensions internationales sont palpables. Lorsque Joseph assiste, rue Cail, à l’ovation de Daladier par la foule après les accords de Munich, il lâche, amer : « Dans un an, on aura la guerre… »
C’est aussi une année difficile sur le plan personnel. En fin d’année, Jeanne contracte la diphtérie, après avoir soigné un patient — un proche du chef de service — sans avoir été informée qu’il était atteint de cette maladie hautement contagieuse.
Quelques jours plus tard, elle fait un malaise à leur domicile, rue Cail. Joseph, inquiet, prévient sa mère en partant au travail. Sa mère vient immédiatement et emmène Jeanne à l’hôpital. Le premier médecin consulté conclut à une simple angine. Mais Jeanne souffre de plus en plus, et sa mère insiste. Elles parviennent à convaincre un laborantin, une connaissance, de réaliser des prélèvements. Le verdict tombe : la diphtérie est à un stade avancé.
Jeanne demande alors à être transférée à l’hôpital Claude Bernard, mieux équipé. À son arrivée, le médecin, stupéfait, ne comprend pas comment une infirmière peut être admise dans un état aussi grave : « Vous auriez dû savoir ce que vous aviez ! » lui lance-t-il. Elle le sait aussi : elle aurait su… si on l’avait prévenue de son exposition.
Là-bas, elle passe trois mois clouée au lit, incapable de se lever. À un moment, son état est si critique que les médecins envisagent une trachéotomie. Elle ne voit plus, souffre d’une polynévrite — une atteinte inflammatoire des nerfs périphériques qui la laisse paralysée.
Au plus fort de la maladie, les médecins ont failli la perdre. Elle racontera plus tard avoir fait une expérience de mort imminente ce jour-là : elle se sent flotter au-dessus de son corps, voit les soignants s’activer autour d’elle pour tenter de la ramener.
La guerre
Le 02 août 1939, la seconde guerre mondiale est déclarée. Joseph est mobilisé et Jeanne travaille toujours à Paris. Le climat y est très anxiogène, les hurlements des sirènes d’alertes aux bombardements raisonnent chaque jour. Apprenant qu’elle est enceinte, Jeanne décide de partir se mettre à l’abri à Comblessac. C’est là que nait ma mère, Simonne, le 23 février 1940. Joseph revient de la guerre en 1941, après la signature de l’armistice. Ensemble, ils rentrent à Paris mais en 1943, le STO* est instauré et Joseph repart alors à Comblessac pour se cacher. Jeanne reste quelques temps à Paris où elle travaille à l’hôpital St Antoine puis, de nouveau enceinte, elle repart à son tour. Sa seconde fille, Jeanine, nait donc elle aussi à Comblessac, le 19 février 1943. En fin d’année, toute la famille retourne à Paris. Joseph reprend lui aussi son travail. Les conditions de vie sont difficiles dans le Paris occupé.
L’accident
Le 25 décembre 1945, accompagné de sa sœur Fine*, Joseph descend à la cave pour récupérer de l’essence qu’il conserve afin de nettoyer une tache. Une goutte éclabousse accidentellement la lampe à gaz, déclenchant un incendie. Joseph parvient à sortir rapidement mais, pensant que sa sœur est toujours dans la fournaise, il y retourne pour tenter de la secourir, ignorant qu’elle avait déjà trouvé refuge à l’extérieur par une autre issue. Le feu embrase alors l’écharpe qu’il porte autour du cou et le brûle mortellement. Il décédera le 31 décembre, après plusieurs jours d’agonie.
Un nouvel équilibre
Jeanne se retrouve alors veuve à 31 ans, avec ses deux filles en bas âge. Heureusement, sa mère qui est maintenant à la retraite, s’installe avec elles et s’occupe des enfants pendant que Jeanne travaille. Elles vont vivre ainsi toutes les quatre. Marie-Joseph, la marraine de Jeanne veuve elle aussi, leur rend visite régulièrement. Elles passent leurs dimanches, les fêtes de famille, et toutes les vacances ensembles… Elles passent chaque été dans leur maison de Comblessac, « La Vigne Renard ». Il y a aussi des amis, en particulier la famille Buedo, qui ont deux fils, Yves et Jean-Pierre qui ont sensiblement le même âge que les filles, et passent beaucoup de temps avec elles, les emmenant souvent en balade. Ce sont des années de douceur quotidienne.
Le temps passe…
Les années passent. Simonne quitte la maison et commence à travailler au Gaz de France, tandis que Jeanine poursuit des études de médecine. C’est là qu’elle rencontre son futur mari, Jacques, qu’elle épouse en 1968.
La même année, le 27 juin, Jeanne prend sa retraite du service d’endocrinologie de la Pitié Salpétrière où elle était surveillante générale.
Jeanne devient grand-mère pour la première fois en 1971, lorsque Jeanine donne naissance à Emmanuel, puis à Carine l’année suivante. Quelques années plus tard, en 1975, Simonne se marie à son tour avec Marc, originaire de Limoges, et s’installe avec lui. Il a déjà deux petites filles, Marie-Pierre et Chantal. Le couple accueille bientôt deux autres petites filles : Valérie en 1977, et moi en 1980. La même année que Valérie, Jeanine donne naissance à sa dernière fille, Béryl.

Naissance d’Emmanuel Naissance de Carine
Jeanne vit toujours avec sa mère, Jeanne Richard, dont elle prend soin au quotidien. Elles ont emménagé au 3 rue Joanès, dans le 14e arrondissement de Paris, au 7è étage. Juste en dessous, au 6è, sa marraine Marie-Joseph a acheté l’appartement voisin. Elles partageront ainsi de nombreuses années paisibles et complices.
Le 24 février 1983, sa mère s’éteint à l’âge de 91 ans. Quelques mois plus tard, c’est au tour de Marie-Joseph de la rejoindre. Pour la première fois, Jeanne se retrouve seule.
Elle est alors atteinte d’un grave zona, très douloureux. Puis elle va développer un cancer du colon qui la fera souffrir jusqu’à la fin de sa vie. Elle est opérée en 1987 puis à nouveau en 1991.
Elle aura tout de même la chance de voir grandir ses petits-enfants.
Elle passera les derniers mois de sa vie à Limoges, avec nous, et s’éteindra le 03 avril 1995, à l’âge de 80 ans. J’avais 15 ans et malgré cela, j’ai le regret de ne pas l’avoir beaucoup connue. Elle était de santé fragile et j’étais réputée turbulente, alors, je n’ai pas eu la chance de passer du temps avec elle.
Les dernières années de sa vie, de novembre 1990 à mai 1993, ma grand-mère a écrit un cahier, à la demande de ma mère, dans lequel elle a raconté sa vie, celle de sa famille puis, sur les dernières pages, elle raconte son quotidien. Concernant cette dernière partie, ce qu’il en ressort le plus c’est la douleur liée à tous ses problèmes de santé, et son inquiétude constante pour ses proches, notre santé, notre avenir. Elle redoute aussi de devenir un poids pour nous et ne veux pas nous déranger…
Ce cahier est très émouvant et à chaque lecture, je regrette de ne pas l’avoir mieux connue, et je mesure aussi ma chance d’être en bonne santé.
« Mamie de Paris »
Notes :
* STO : le Service du Travail Obligatoire, était une mesure imposée par l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Instauré en 1943 par le régime de Vichy, il obligeait les jeunes hommes français âgés de 20 à 23 ans à partir travailler en Allemagne pour soutenir l’effort de guerre nazi, notamment dans les usines d’armement.
Bien que Joseph, âgé de 38 ans, ne soit pas directement concerné par le Service du Travail Obligatoire instauré en 1943, il préfère se cacher à Comblessac, par crainte d’une réquisition injustifiée ou d’une dénonciation, ce qui était assez courant.
*Fine : il s’agit de sa plus jeune sœur, Joséphine.










































