La question de mon métier ne s’est jamais posée. Comme la plupart des jeunes gens à mon époque, j’ai suivi les traces de mon père. Mais plus qu’un métier, c’est sa passion que mon père m’a transmise !

Je m’appelle Joseph Richard et je suis né à Comblessac le 11 février 1861. Mon père, Jean, était tisserand au village de la Cocardais où nous habitions. Né à Guillac dans le Morbihan, on le retrouve à 24 ans apprenti tisserand à Comblessac, chez M. Provost qui habitait le village du Coudray. C’est là qu’il a rencontré ma mère, Jeanne Rouxel. Après leur mariage, ils se sont installés au village de la Cocardais.

Enfant, j’échappais souvent à la vigilance de ma mère, je traversais rapidement la petite cour devant notre  maison et je me glissais discrètement dans l’atelier de mon père. Là, je passais des heures à l’observer tisser, fasciné par la dextérité de ses mouvements et par les va et vient incessants de la navette. Parfois je l’aidais en passant sous le métier à tisser pour rattacher les fils brisés ; nettoyer les bobines encrassées ou pour ramasser des fils de lin que je glissais dans mes poches.

Très tôt, il m’a appris les gestes d’un bon tisserand. Je le revois encore m’expliquant avec patience comment disposer les fils les uns à côté des autres sur une grande longueur afin d’en former une nappe soyeuse sur l’ourdissoir. Cette nappe qui constituerait la chaîne à travers laquelle la navette allait courir, pour y insérer la  trame. Ensuite, cette nappe était pliée sur l’ensouple arrière puis, venait le travail le plus délicat et le plus long : passer chaque fil, un par un, dans les lices puis dans le peigne. Les lices permettent de soulever alternativement les fils pairs puis impairs pour permettre le passage de la navette contenant le fil de trame. Le peigne lui, a pour fonction de tasser ce fil afin de bien garder la régularité de la largeur et du parallélisme des fils.

Je m’asseyais près de lui sur le métier à tisser et il guidait mes mains, me montrant comment alterner les mouvements sur les pédales avec le passage de la navette. J’aimais cet enchaînement régulier qui me donnait l’impression d’être un chef d’orchestre. Mais plus que tout, je trouvais fascinant de voir tous ces fils étalés devant moi et prendre forme peu à peu au rythme d’un travail de patience et de persévérance.

Les habitants du village portaient leurs bobines de lin ou chanvre qu’ils avaient bien souvent filées eux-mêmes, et repartaient avec leur tissu. C’était ensuite une couturière qui réalisait leurs chemises, pantalons, vestes, nappes, draps… Parfois, nous teintions le tissus pour une commande spéciale, un client plus fortuné…
En mélangeant le chanvre et la laine, on tissait le droguet, tissu grossier d’un blanc grisâtre avec lequel on faisait les vêtements ordinaires. La toile, quant à elle, était blanchie sur le pré, et même si elle était un peu rude au toucher, elle avait l’avantage d’être d’un excellent usage.

En 1870, l’industrie toilière était déjà en déclin. Les revenus des paysans tisserands baissaient au rythme de la chute d’activité. A Comblessac, nous fûmes un peu épargnés car nos clients étaient surtout des gens du village. Mais mon père était conscient de ce déclin, c’est pourquoi il envoya mon jeune frère, Jean, en apprentissage de cordonnerie à Paris. Moi-même, j’aurais aimé transmettre à mon fils ce que j’avais reçu de mon père mais cela aurait signifié le voir vivre dans la misère. Lorsque je suis né en 1861, il y avait 6 tisserands à Comblessac. Lorsque mon fils, Joseph, a eu 10 ans, nous n’étions plus que trois. Ainsi, il a repris le métier d’agriculteur de mon grand-père,  sur les quelques terres que nous possédions à la Cocardais.

L’atelier de tissage de Joseph Richard en 2009

Joseph Richard (1861-1940)

Notes : 

Pour en savoir plus sur le métier de tisserand, je vous conseille cette courte vidéo d’un tisserand breton, Hervé Le Bihan, ainsi que son site : http://tibihan-locronan.com

 

Sources : 
http://vimeu.free.fr/articles.php?lng=fr&pg=240
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